CONF #3 / La culture peut-elle sauver le monde ?



Hier soir, un élan de curiosité plus que de motivation, d'excitation plus que d'énergie, m'a fait sortir de chez moi à 21h45 pour rejoindre la Maison de la Poésie, dans le Marais. La Maison de la Poésie, c'est un lieu « culturel » comme on se plaît tant à qualifier tout lieu hôte de création, de diffusion et de rencontres, ici artistiques. Un lieu hybride, une « scène littéraire », où la création littéraire se mêle aux performances musicales, parfois théâtrales. Des séances d'écoute (comme le Goûter Arte Radio mensuel que j'évoquerai prochainement), des lectures, des rencontres avec des auteurs et des autrices à l'occasion, et parfois des débats. Ce sont justement les débats qui furent mis à l'honneur ce vendredi 7 décembre, à l'occasion de la 6ème édition de la Nuit des débats

22h30, nous attendons de pouvoir prendre place dans la salle. Quelques minutes plus tard, je m'installe, au premier rang. Face à moi, Nicolas Matyjasik, docteur en sciences politiques, éditeur, conseiller politique à la Mairie de Paris, Jérémy Lachal, directeur général et co-fondateur de Bibliothèques Sans Frontières, Leïla Slimani, journaliste, écrivaine (Prix Goncourt 2016), représentante pour la francophonie, et Augustin Trapenard, chroniqueur « culturel » pour Boomerang (tous les matins à 9h10 sur France Inter) et pour 21cm sur Canal. 

Bref, des personnalités plutôt admirables et admirées de mon point de vue. Elles sont réunies pour discuter de la question suivante : la Culture peut-elle sauver le monde ? 

Ce questionnement sous-entend déjà que le monde est à sauver. Aujourd'hui, particulièrement, la question prend sens. Paris, 8 décembre, les lieux « culturels » sont clos. La Culture, telle que nous l'entendons généralement, est inaccessible.  Protégée face à la violence des évènements. Je ne sais pas si la Culture sauvera le monde, mais une partie d'entre elle sera sauvée aujourd'hui. Le travail de Bibliothèques Sans Frontières, quand on sait que seulement 2% des aides humanitaires sont consacrées à la « culture », me paraît primordial. Les besoins primaires (au sens de Maslow) sont à satisfaire, certes, mais la « culture » n'est en aucun cas à négliger si on veut permettre aux personnes aidées de conserver leur humanité. 

Par ailleurs, il est particulièrement intéressant d'interroger les représentations et les imaginaires que recouvre ce mot, au-delà de son utilité.

Action de cultiver le sol ou une plante. (définition de l'Internaute) Rattachée à l'agriculture, la culture est la production d'une œuvre qui sera récoltée, horticulture, maraîchage. La culture rend le terrain fertile, voilà qui pourrait être métaphorique, la culture rend-elle notre esprit fertile ? Leïla Slimani, en donnant sa définition de la culture, évoque son fils, pour qui finalement, la culture a rendu le monde « plus intéressant ». Dans ce sens, la culture prend du temps. Le terrain n'est pas neutre, il a des racines, des antécédents, il faut parfois des années pour le rendre fertile, il est parfois condamné. Là encore, cette définition peut se rapporter sans difficulté au destin « culturel » de l'être humain, à la distinction évoquée par Bourdieu, à la reproduction sociale, au capital culturel. 

Enrichissement de l'esprit par des exercices intellectuels. (définition de Larousse) Voilà qui rejoint la définition dominante de la Culture, celle qui considère étroitement les expositions, les musées, le théâtre, la littérature. Enrichir son esprit. Par quels moyens finalement ? L'enrichissement de l'esprit par la lecture, qui ne se limite en aucun cas à la littérature, car ce serait négliger les essais scientifiques, politiques, la poésie, le théâtre, la presse. Jérémy Lachal dit d'ailleurs avec beaucoup de poésie que « la bibliothèque, c'est le lieu de l'éditorialisation de la pensée du monde », en invitant à se rappeler de la Bibliothèque d'Alexandrie et à ne pas confondre livre avec littérature. L'enrichissement de l'esprit par l'audiovisuel, le cinéma, sans oublier la télévision, les séries, les documentaires. L'enrichissement de l'esprit par la confrontation au monde, par le voyage, et ainsi par le partage avec d'autres « cultures ». N'est-ce pas là un exercice intellectuel complexe, de se confronter à une population aux mœurs différentes, à d'autres langages, d'autres traditions ? Nous pouvons aussi parler d'enrichissement de l'esprit par le sport, qui requiert comme exercice intellectuel un recours à la tactique, tout comme les jeux de sociétés, ou même les jeux vidéos. Finalement, tout peut-être exercice intellectuel à partir du moment où on se considère en tant qu'être humain doté de raison et d'intellect. Augustin Trapenard rappelle que la Culture, c'est finalement ce qui fait de nous des êtres humains. Chacun de nos gestes du quotidien et de nos habitudes renvoient à un exercice de réflexion, plus ou moins intense, plus ou moins conscient. Quant à l'idée d'enrichissement, il s'agit d'apporter à notre esprit une valeur ajoutée. La question qui se pose, c'est quel jugement de valeur concerne cette valeur ajoutée. Y'a-t-il des ajouts dans notre esprit qui nous appauvrissent ? 

« La bibliothèque, c'est le lieu de l'éditorialisation 
de la pensée du monde »


Connaissances dans un domaine particulier. L'idée qu'on est cultivé lorsqu'on maîtrise un champ de connaissances. Finalement, dans notre société, nous sommes cultivés quand on maîtrise un certain champ de connaissance, pas n'importe lequel. Quand on dispose des références littéraires (plutôt classiques), encore une fois, quand on fréquente le domaine des arts, quand on a vu Truffaut, Godard, Kubrick, Nolan, quand on connaît les répliques de Shakespeare, quand on sait jouer du Mozart au piano. Plus rarement, une personne est jugée cultivée pour sa maîtrise du champ politique, ou du champ scientifique. Parfois, je me sens « en retard » sur le plan de la « Culture », la seule façon de me rassurer, est de me dire que je connais d'autres choses que ceux qui m'éblouissent (voire m'aveuglent) avec leurs références. 

Ensemble des phénomènes matériels et idéologiques qui caractérisent un groupe ethnique ou une nation, une civilisation, par opposition à un autre groupe ou à une autre civilisation. Jérémy Lachal a très justement rappelé, en illustrant son propos avec les contenus des Ideas Box que BSF envoie à travers le monde, qu'il est absurde de penser qu'on donne ainsi « accès à la culture ». Affirmer ceci, c'est supposer que la population à qui on apporte ces objets « culturels » n'a pas de culture. Noir sur blanc, cela paraît évidemment impossible. Parce que chaque peuple peut avoir ses propres objets culturels, mais aussi dans une définition plus large de la culture, ses mœurs, ses traditions, ses croyances. 

Penser qu'en France, « la Culture est élitiste », me paraît problématique. C'est cette vision des choses qui est élitiste. Dans cette affirmation, on restreint la culture à la culture bourgeoise en prétendant justement dénoncer la domination de la classe bourgeoise sur les classes populaires. La formulation dessert la cause, celle qui défend une culture populaire tout aussi légitime, celle qui invite à s'interroger sur nos codes sociaux, sur notre considération de la culture, sur les formes qu'elle prend dans nos espaces et dans nos esprits. 

Les invités furent mis face à leurs contradictions, à leur paradoxe. Considérer que la culture est plurielle, puis finalement ne citer que des objets culturels « classiques », des livres notamment, voilà ce qui fut reproché à ces invités. Mais comment leur en vouloir ? C'est finalement leur domaine de prédilection, lui-même garantit par les origines sociales de chacun. La problématique de ce débat, très justement rappelée par Jérémy Lachal, fut finalement le fait que les questions autour de la Culture, sont souvent débattues par des acteurs du « Monde de la Culture » qui se restreint bien souvent au Monde des Arts. 

Le débat s'est achevé sur la question du rapport au temps. Pour apprendre, pour comprendre, il faut du temps. Je me suis beaucoup reconnue dans cette phrase de Leïla Slimani : « Ma vie me semble bien trop courte par rapport à tous les livres que je veux lire, dévorer, écrire. » 

Pour lire, il faut du temps. Rompre avec l'accélération de l'information, avec les 140 caractères de Twitter, avec le scrolling, avec la lecture en diagonale des articles qu'on voit passer dans notre fil d'actualité Facebook. Rompre avec cette époque qui rend la complexité impossible. Rompre avec la volonté de vouloir tout, tout de suite, avec la dichotomie, le chaos ou le vide, le tout ou le rien. Donner de la place à la nuance, à l'erreur, à l'avancée de la pensée, au raisonnement. Il faut se poser, se « reposer ». Prendre du recul. Il faut prendre le temps de s'ennuyer. Apprendre aux enfants à s'ennuyer. C'est dans l'ennui qu'on cherche à enrichir notre esprit, à découvrir l'autre, le monde, soi-même. L'ennui est productif, positif. L'ennui bafoué dans notre société occidentale est plutôt de l'ordre du « désœuvrement » comme le souligne Leïla Slimani, ce moment où aucune œuvre ne nous est accessible, où nous sommes incapables d'en produire. 

« Ma vie me semble bien trop courte par rapport à tous les livres que je veux lire, dévorer, écrire » 


Je ne sais pas si la culture peut sauver le monde, mais une partie d'elle, regroupant la lecture, l'ouverture à l'autre par l'intérêt porté à l'anthropologie et aux voyages, la musique, ce que je mange au petit déjeuner, la manière dont je m'habille, dont j'occupe mon temps, cette culture proche de mon quotidien qui n'est pas universel, aura au moins sauvé mon Monde. 

4 commentaires :

  1. La culture nous sauve nous, individuellement. J'ai beaucoup aimé lire ton article super humble et dans le questionnement plutôt que dans le jugement. Je ne sais pas si tu as lu Les livres prennent soin de nous de Règine Détambel, je trouve que la bibliothérapie a un lien avec cette question tout comme l'art thérapie et toute cette réflexion du soin par rapport à la culture. Et pour aller plus loin je citerai une phrase de Joseph Beuys "tout le monde est artiste", il suffit d'un geste, d'un petit détail pour nous rendre actif de la vie. Car l'art est profondément ancré dans la vie de toutes personnes.

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    1. Merci beaucoup pour ton commentaire, ton appréciation me touche car cet article me tient vraiment à cœur. Je n'ai pas lu cet ouvrage de Régine Détambel, mais de ce que je connais de la bibliothérapie, c'est vrai que ça montre véritablement le pouvoir de la lecture. J'avais entendu parler de ce concept dans ce podcast, si ça t'intéresse : http://edition-illimitee.lepodcast.fr/08-est-ce-quon-peut-se-soigner-avec-des-livres-avec-marine-denis-bibliotherapeute.
      Merci aussi pour cette phrase de Joseph Beuys, je crois qu'elle résume tout à fait l'idée qu'il n'y a pas de culture ou d'artistes plus légitimes que d'autres, l'art et la culture sont finalement partout, omniprésents dans nos modes de vie.

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  2. J'aurais adoré voir cette conférence, en tout cas merci pour cet article vraiment intéressant ! D'ailleurs, j'ai eu cette conversation hier avec ma famille, je vais leur envoyer ton article ahah
    Merci en tout cas !

    Des bisous !

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    1. Merci à toi pour ton commentaire! Je suis ravie de savoir que mon article peut servir ce débat récurrent sur « la culture » ! Bonnes fêtes

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