Les Années, d'Annie Ernaux : témoignage d'une époque

Je lis plus vite que je n'écris d'articles. Ces derniers temps, plusieurs livres ont trôné sur ma table de chevet. J'ai terminé La force de l'Âge, le deuxième tome de l'autobiographie de Simone de Beauvoir. Puis j'ai lu Paris est une fête, d'Ernest Hemingway, et Une vie, l'autobiographie de Simone Veil, avant de me plonger dans Les Années, d'Annie Ernaux.

Le point commun entre ces ouvrages est, de manière assez évidente, leur caractère autobiographique. Ces auteurs ont chacun, à leur façon, fait un témoignage d'une vie, d'une époque. Dans La force de l'Âge, Simone de Beauvoir raconte ses premières années après l'agrégation en tant que femme indépendante et active, sa relation avec Sartre, ses voyages, ses premiers engagements citoyens, son désir d'écrire toujours prégnant puis également, elle raconte sa vie pendant la seconde guerre mondiale. Avec Paris est une fête, Ernest Hemingway évoque ses premières années d'écrivain dans la capitale parisienne à la fin des années 50, ses rencontres dans le milieu artistique notamment. Quant au livre publié par Simone Veil en 2007, Une vie, il retrace comme son titre l'indique la vie de Simone Veil, son enfance brisée par la Shoah, sa carrière juridique et politique, ses accomplissements qui ne sont pas des moindres. Un ouvrage rempli de force et d'émotions face à cette vie qui en a marqué tant d'autres. 

Je ne vais pas tenter de comparaison hasardeuse, en tout cas, mes dernières lectures confirment mon intérêt pour les livres qui racontent des vies, qui racontent des époques, des contextes historiques forts. 

J'aimerais, non par manque d'intérêt pour les autres livres, insister sur celui d'Annie Ernaux. C'était la première fois que je goutais à son écriture. Et ce fut un plaisir total. J'ai dévoré Les Années. Ce roman de 256 pages se lit facilement. Annie Ernaux raconte, à partir de photographies retrouvées, ses souvenirs à travers les années. Elle nous fait part des mutations de la société de l'après guerre à nos jours. Elle retrace divers évènements, notamment politiques. Entre autres sujets abordés : problématiques liées à l'éducation nationale, société de consommation, religions, arrivée de l'extrême droite, médiatisation, mondialisation, terrorisme. Autant de sujets qui nous concernent encore aujourd'hui.

Certains passages m'ont frappé tant ils résonnent encore dans notre actualité. Par exemple, quand Annie Ernaux parle des années 70, pendant lesquelles elle avait une trentaine d'années, elle évoque beaucoup de tendances qui me semblent vraiment ancrées dans notre mode de vie actuel. 

"Les soirs d'été, au début des années soixante-dix, dans l'odeur de la terre sèche et du thym, les convives rassemblés autour de la grande table de ferme achetée mille francs à peine chez un brocanteur, de brochettes et d'une ratatouille niçoise - il fallait penser aux végétariens -, [...] les conversations s'engageaient sur les colorants et les hormones dans les aliments, la sexologie et l'expression corporelle, l'antigymnastique, la méthode Mézières, la méthode Rogers, le yoga, la naissance sans violence de Frédéric Leboyer, l'homéopathie et le soja, l'autogestion et Lip, René Dumont. On s'interrogeait s'il était préférable d'envoyer ses enfants à l'école ou les éduquer soi-même, toxique d'utiliser de l'Ajax pour récurer, utile de faire du yoga, une thérapie de groupe, utopique de travailler deux heures par jour, si les femmes devaient réclamer l'égalité avec les hommes ou l'égalité dans la différence. On passait en revue les meilleures façons de se nourrir, de naître, d'élever les enfants, de se soigner, d'enseigner, d'être en harmonie avec soi, les autres, la nature et d'échapper à la société." 

À la fois cela m'a fait sourire, à la fois, je me suis inquiétée du fait que ces préoccupations, qui me paraissaient tout à fait contemporaines sont finalement là depuis des décennies. Qu'a-t-on fait depuis ? 

Un autre passage m'a également interpellé : "L'Église ne terrorisait plus l'imaginaire des adolescents pubères, elle ne réglementait plus les échanges sexuels et le ventre des femmes était sorti de son emprise. En perdant son champ d'action principal, le sexe, elle avait tout perdu". Cette réflexion sur l'affaiblissement de l'emprise de l'Église en France semble toujours intéressante, notamment vis-à-vis du sujet de l'avortement, toujours en débat aujourd'hui, malheureusement... 

À propos de la présence des politiques dans les médias, Annie Ernaux dit ceci : "On ne retenait rien, sauf une "petite phrase" à laquelle on n'aurait d'ailleurs pas fait attention si les journalistes qui veillaient au grain ne l'avaient mise triomphalement en circulation". Je crois que nous devons songer à ceci par rapport au traitement médiatique et à la communication politique actuelle.

Annie Ernaux parle également d'attentats, notamment celui de la rue de Rennes en 1986 et, plus tard, celui du 11 septembre. Elle décrit cette atmosphère qu'on connaît, celle de la suspicion, de la peur, de la xénophobie qui perdure... "En s'asseyant, on regardait les sacs de sport "suspects" aux pieds des passagers, surtout ceux qui pouvaient être assimilés au groupe implicitement désigné comme coupable des attentats, c'est à dire les Arabes". 

Bien d'autres passages sont particulièrement intéressants, mais je vous laisse les découvrir par vous-mêmes. Les Années est en somme un témoignage très complet, à travers lequel Annie Ernaux nous livre ses souvenirs, ses réflexions. Finalement, en nous racontant ces années écoulées, j'ai pu mieux saisir la société d'aujourd'hui. Je crois pouvoir dire qu'il s'agit d'un de mes livres favoris désormais. 

Comme d'habitude, si tu as lu Les Années, ou d'autres bouquins cités dans cet article, ou même d'autres ouvrages d'Annie Ernaux, je serai ravie que tu m'en parles ! 

2 commentaires :

  1. J'ai lu Les années l'année dernière pendant les vacances d'été, et j'ai été un peu bouleversée par tous ces propos, ces réflexions, surtout ce flot qui ne s'arrête jamais. Je me suis beaucoup reconnue dans la force et la colère d'Ernaux.

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    1. En effet, "ce flot qui ne s'arrête jamais" comme tu dis, rend la lecture d'autant plus prenante... Merci pour ton commentaire et bonne soirée à toi!

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